Le poète est androgyne

 

Ou

 

Se faire poète, c’est se faire femme

 

Après le crépuscule, le bleu s’habille en rose.

Puis l’homme devient femme - par vers à forte dose.

Ce soir tout est possible. De cette voie lactée

La muse est descendue m’apprendre à « poaimer ».

 

Aucun effort à faire ; tout coule de nouveau,

En tercets fins et clairs, en quatrains outremer.

Un grand drap de fortune, rivé dans mon bateau,

Autant que d’écriteau, servira de litière.

 

Mon fanion flotte en étendard,

(Tout le contraire d’un linceul).

J’ai levé l’ancre en plein brouillard,

Hors de portée des âmes veules.

 

Très loin du phare, je cloue ces mots

Pour une romance à deux voix,

Sur le bois blanc du long rafiot.

Quel beau présent elle m’octroie !

 

Notre lit tangue un peu mais la phrase tient bon,

Continue de voguer sur le jaune étoilé.

Je lui montre le cap, les yeux sur l’horizon.

Ma plume, au fil de l’onde, glisse sur le papier.

 

Quelques perles, autour d’elle, sortent des flots de miel,

Pour éclairer un temps nos ébats virtuels.

Ses lèvres de la forge, brûlent de dire : « je t’aime ! »

 Mais son souffle est trop court; il freine le poème.

 

Du haut des pics jusqu’aux abysses,

De l’orient jusqu’à l’occident,

Nous voguons sur un front lisse,

Poussés par la bise d’Autan.

 

Bonjour parfums, bonjour caresses,

Sur ce sillon de l’allégresse,

Nous chantons tous nos mots d’amours,

Avant l’amorce du retour.

 

Sans le support d’Orphée, sans le soutien d’Ovide,

En regardant dans l’eau, ma tête était bien vide.

Dorénavant mon âme imagine la vie ;

Elle touche en plein cœur toute la poésie.

 

À l’aide de nos doigts nous traçons sur nos corps

Une calligraphie proche du nombre d’or.

Les lignes de nos mains marquent le parchemin,

Font des rimes embrassées, couleur rouge carmin.

 

Elle m’immerge de ses sens,

Dehors, dedans, et sans décence,

Ces points ambrés entre ses reins,

Sont-ce les siens, sont-ce les miens ?

 

Je prends sa tête, ses bras graciles,

Déroule ses cheveux de jais.

Ce sont de doux gestes fertiles,

Pour une idylle et un sonnet.

 

Plongé dans son regard entre ses cils d’argent.

Je caresse ses îles et son buste en suspens.

Et puis ce petit cri, celui d’un goéland

Qui vient de se cogner sur un récif flottant.

 

Je lui offre mon sang, mon sperme pour un temps ;

Son orgasme est le mien, brillant comme un diamant.

J’apprécie cette nuit où ma plume a des ailes,

Où même les coraux regardent vers le ciel.

 

Mes mains expertes sont témoins

Que ses deux seins sont en satin.

Je dis, mais c’est confidentiel,

Que leur pointe a le goût du sel.

 

Recto verso du grand miroir,

Je grave encor’ les derniers mots

De ce  poème plein d’espoir

Contre la quille du bateau.

 

Charmante fée des mers qui habite une amphore, 

Ou sirène sans queue qu’on hisse par la taille,

Je prie pour toi, pour moi, quand je retourne au port.

Me rappelle ta bouche, ton corps de Lorelei.

 

Tes dires m’ont touché, ton esprit m’a séduit.

J’ai chanté avec toi au timbre de ta lyre,

Jusqu’à ce que nos cœurs créent une symphonie

Qui sort des fonds marins avant de s’évanouir.

 

Mais dans la nuit de lune entière,

Avons-nous été deux, vraiment ?

Ai-je enfanté hors des repères,

Un androgyne, assurément ?

 

Pour être un temps hermaphrodites,

Les poètes aussi nous dérangent.

De leur coït presque illicite

Sortent des choses fortes étranges.

 

J’embrasse chaque mer, chaque plage, et le ciel,

D’où tu es apparue pour faire la lumière.

Nous voulons que tu sois source d’inspiration,

Pour que tous nos livrets soient signés de ton nom.

 

Je poursuis l’aventure et te verrai là-haut,

Là où l’amour poète ignore le tombeau.

Je suis l’amante, l’amant, au futur, au passé,

De la femme et de l’homme, et de la société.

 

Je jalouse l’ange asexué

Qui te côtoie dans l’éternel :

Il me prive de tes baisers

 Qui ne sont que péchés véniels.

 

Tu es le kaléidoscope,

Le grand angle en cinémascope,

Qui voient la femme et le poète

Liés dans une osmose complète.

 

Je pense avoir écrit le recueil optimal

Sur les limbes des feuilles, sur celles des pétales.

Mais c’est ma muse, encore, qui met le point final :

Je n’atteindrai jamais sa force virginale.

 

Protégés par des ombres à la tête fleurie,

Qui font la ronde et dansent autour d’œuvres abouties, 

Les poètes souvent ont une bonne fée,

Pour peu qu’ils n’abusent pas de sa charité.

 

Suis-je la noble rédactrice,

Est-ce mon double en exercice ?

Est-ce elle ou moi, un seul ou deux,

Qui voyons tout en rose et bleu ?

 

« Quelle chance pour l’écrivain

De se comprendre au féminin,

D’explorer tous les états d’âme !

Être poète, c’est être femme ! » .

 

Alain MONTOUX